Arabie saoudite : les femmes sortent de l'ombre

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INTERVIEW PAR TÉLÉPHONE

De son travail à elle, dans une succursale de la banque Saudi Fransi, la jeune Mouneera Al-Dossary était toute disposée à en parler de vive voix, dans un café de Riyad, avec la journaliste (croyait-elle) qui avait pris contact avec elle par l'intermédiaire d'Internet. Elle a compris sa méprise en découvrant une voix masculine dans les premières secondes du coup de fil prévu pour fixer le rendez-vous. Encore célibataire et vivant dans une famille manifestement assez stricte, elle a dû se résoudre à raconter son métier par téléphone. "Je ne travaille pas à un guichet, je fais de la gestion de portefeuilles", explique-t-elle. "J'ai bien sûr des collègues masculins et tout se passe bien, assure-t-elle. D'ailleurs, si je ne me sentais pas bien dans mon pays, j'en partirais. Si je reste ici, c'est que j'y trouve tout à fait mon compte." Cette mixité dans le travail, limitée aux espaces qui ne sont pas en contact avec le public, n'en est qu'à ses débuts et ne va pas toujours de soi. Pendant longtemps les femmes ont dû s'adresser exclusivement à des vendeurs hommes dans les boutiques de lingerie ou de produits de beauté. L'ancien intégriste devenu avocat d'affaires raconte les problèmes créés par le succès de sa firme. "J'ai eu besoin de trois spécialistes du droit des affaires anglo-saxon et j'ai trouvé trois femmes, trois Européennes, disposées à venir tenter l'expérience. Je m'attendais aux réticences de leurs futurs collègues masculins, en dépit des aménagements prévus de nos locaux pour qu'elles puissent avoir un espace à elles. Eh bien, je n'ai pas été déçu ! Il a fallu organiser des réunions pour expliquer aux hommes qu'il n'y avait rien de contraire à l'islam dans tout cela."

N'en déplaise aux plus fieffés conservateurs saoudiens, dans le domaine du droit ou de la banque, la percée des femmes est déjà en cours. Nahed Taher reçoit en toute décontraction dans son bureau de Djedda, dans cette province côtière réputée plus ouverte que celle de Riyad. Première femme à avoir accédé à un poste de PDG, ce qui lui a valu les faveurs des médias, elle dirige une banque d'investissement, Gulf One, basée également à Bahreïn, le "temple" de la finance islamique. Elle avait déjà été la première à occuper des fonctions élevées au sein de la Banque nationale saoudienne, après un doctorat en finances publiques en Grande-Bretagne, ce qui allait de soi pour une famille ayant vécu successivement au Texas, au Koweït et à Vienne, siège de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) au sein de laquelle travaillait son père. Fonceuse, Nahed Taher est du genre à mettre le pied dans la porte s'il le faut, et à traduire dans les faits un féminisme pragmatique. "Quand je suis partie de la Banque nationale, quarante femmes y travaillaient ! Si on est la première quelque part, il faut penser à celles qui suivent !", annonce-t-elle avec fierté. "Et qu'on ne vienne pas nous embêter avec la tradition, nous sommes des Bédouins, et vous croyez peut-être que les femmes se privent de conduire dans le désert où à la campagne ?", lance-t-elle tout à trac avant de rappeler le précédent de l'Aramco, la puissante compagnie pétrolière saoudienne, véritable Etat dans l'Etat installé dans la riche province orientale, soucieux dès les origines de réserver une place aux femmes.

Mais parmi les pionnières que compte le royaume, les premières places reviennent sans nul doute aux deux premières femmes à avoir passé avec succès l'épreuve d'une élection, en 2005. Il ne s'agissait pas d'un scrutin politique, mais de la désignation du collège de la chambre de commerce de Djedda. Ces deux élues, Lama Souleiman et Nashwa Taher (sœur de la banquière), n'en ont pas moins brisé une sorte de plafond de verre. Aucune femme n'a jamais été désignée pour siéger au "Parlement" saoudien, le Majliss As-shoura, dont le rôle est purement consultatif, auquel sont associées trois femmes au titre de conseillères. Les femmes n'ont pas eu la possibilité d'être candidates lors des élections municipales qui se sont déroulées dans le royaume en 2005. La forte participation masculine aux élections pour la chambre de commerce de Djedda, rapportée à celle des femmes d'affaires autorisées à voter, a d'ailleurs prouvé que ce sont les hommes qui, très majoritairement, ont porté au pouvoir deux des dix-sept candidates, jugées sur leurs compétences.

SÉGRÉGATION REVENDIQUÉE

Depuis, les élues ont tenu leur principale promesse. Dans l'immeuble de verre qui abrite l'organisme consulaire, un espace a été réservé aux femmes, le Centre Khadidja bint Khuwailid, du nom de la première épouse du prophète, une commerçante. Une ségrégation que revendique Lama Souleiman, l'une des deux élues, qui y donne ses rendez-vous. "Ici, on peut faire ce que l'on veut, c'est plus simple, c'est notamment une garantie pour les familles les plus conservatrices qui sont sûres que leurs filles trouveront ici un environnement décent." Charismatique, la jeune femme issue d'une grande famille saoudienne laisse entrevoir une détermination d'acier. "Il faut être intelligent", assure-t-elle, convaincue que ruser avec la loi et les traditions pour imposer discrètement un point de vue favorisant les femmes est plus efficace que le combat à découvert. Comme toutes les femmes rencontrées à Riyad et à Djedda, Lama Souleiman rejette avec virulence la conception du féminisme à l'occidentale, perçue comme l'avatar d'une pensée coloniale : "Je trouve étrange que les Européens et les Américains soient incapables de faire preuve d'un peu de diplomatie à notre sujet, et qu'ils se montrent tout aussi incapables de comprendre les autres." "Qu'ils nous laissent faire à notre manière, les leçons qu'ils nous assènent sont totalement contre-productives. Elles ne nous aident en rien. Au contraire, elles nous font même reculer ! Ici, la résistance aux changements que nous souhaitons est très bien organisée. Ceux qui les refusent ont peur de perdre leur pouvoir, ce sont des hypocrites qui ne veulent pas le développement de l'Arabie saoudite", explique-t-elle.

"Ces femmes ont choisi de s'investir dans l'économie, car c'est un secteur jugé pour l'instant plus pertinent que la politique, explique la chercheuse française Fatiha Dazi-Heni, spécialiste reconnue du royaume saoudien. Elles pensent que des postes au Majliss, au gouvernement ou dans une municipalité ne seraient que symboliques. Dans le monde des affaires au contraire, elles peuvent faire vraiment leurs preuves et —développer un civisme et un véritable patriotisme saoudien." Obstacle imprévu sur la route de l'émancipation des femmes, les revenus du pétrole, comme le note l'avocat Abdel Aziz Al-Fahad, observateur attentif des changements sociaux du pays, alimentent actuellement les espoirs des conservateurs. Ces derniers espèrent en effet qu'un recours plus large à la main-d'œuvre étrangère, rendu possible par la marée de pétrodollars, permettra de contrecarrer les velléités des femmes. Ultime manœuvre d'arrière-garde ? Les cohortes de la révolution noire saoudienne n'entendent pas se détourner de leur silencieuse bataille.

Gilles Paris
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Le roi Abdallah lors de la cérémonie d'ouverture du sommet de Riyad (Arabie saoudite), le 28 mars 2007.
AFP/HASSAN AMMAR
Le roi Abdallah lors de la cérémonie d'ouverture du sommet de Riyad (Arabie saoudite), le 28 mars 2007.
Vos réactions
JEANNE B. :
  A la question : que font les féministes ? Lorsque l'une de ces féministes refuse le voile dans les parties communes de son gîte elle est trainée devant les tribunaux... et condamnée !! Même les associations sensées lutter contre les discriminations ne la soutiennent pas. Il y a bcp de travail à faire pour préserver notre laïcité durement gagnée !